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Daniel Haber, économiste et spécialiste de l’Asie : Est-ce que vous voulez voyager intelligemment ?

Arrivé au Japon en 1965, Daniel Haber a vu l’Asie se transformer sous ses yeux. Économiste de formation, enseignant, consultant en développement international puis chercheur en géopolitique, il accompagne depuis plusieurs décennies dirigeants d’entreprise et voyageurs curieux à la découverte d’un continent qu’il n’a jamais cessé d’explorer. Avec Continents Insolites, il imagine aujourd’hui des itinéraires où l’on cherche moins à collectionner les lieux qu’à comprendre les sociétés que l’on traverse. Et lorsqu’on lui demande quel est, selon lui, le secret d’un bon voyage, il répond souvent par une autre question :  Est-ce que vous voulez voyager intelligemment ?

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Daniel Haber

« L’Asie montre qu’il existe d’autres chemins »

Vous connaissez l’Asie depuis près de soixante ans. Qu’est-ce qui continue de vous fasciner aujourd’hui ?

Lorsque je suis arrivé au Japon, en 1965, le pays terminait sa reconstruction. À l'époque, personne n'imaginait vraiment ce qu'il allait devenir. Puis j'ai vu émerger la Corée, Taïwan, Singapour et, bien sûr, la Chine. J'ai eu la chance d'observer toutes ces transformations presque en direct.

Ce qui me fascine toujours, c'est que ces pays se sont développés à partir de références culturelles très différentes des nôtres. Pendant longtemps, nous avons pensé qu'il n'existait qu'une seule manière de réussir, d'organiser une entreprise ou une société.

L'Asie montre qu'il existe d'autres chemins.

Lorsqu'on passe du temps dans ces pays, on découvre d'autres logiques, d'autres façons de penser et d'agir. Cela oblige à remettre en question ses propres certitudes. Et c'est précisément ce qui rend le voyage si intéressant.

« Une entreprise raconte toujours un pays »

Vous accompagnez des voyageurs depuis plusieurs décennies. Qu’est-ce qui a le plus changé ?

Lorsque j'ai commencé à organiser des voyages au Japon, les participants venaient principalement du monde industriel. Nous accompagnions des ingénieurs, des responsables de production ou des chefs d'entreprise qui cherchaient à comprendre le succès japonais. À l'époque, tout le monde voulait découvrir Toyota. Nous passions des journées entières dans les usines à observer les méthodes de production, l'organisation du travail ou la gestion de la qualité.

Je me souviens notamment de groupes d'ingénieurs de Renault qui prenaient des notes toute la journée.

Aujourd'hui, les usines suscitent moins d'intérêt. Les modèles se sont largement diffusés et les méthodes ont convergé. En revanche, les entreprises restent passionnantes parce qu'elles permettent de comprendre un pays.

En Thaïlande, par exemple, nous rencontrons les dirigeants du groupe CP, l'un des plus grands conglomérats du pays. À travers son histoire, on découvre celle de la Thaïlande : une entreprise fondée par une famille d'origine chinoise, développée dans toute l'Asie avant de profiter, dès les années 1980, de l'ouverture économique de la Chine, devenue aujourd'hui son principal marché.

En quelques heures, on comprend les liens historiques, économiques et culturels qui unissent ces deux pays.

Une entreprise raconte souvent bien plus qu'elle-même. Elle raconte un pays et sa place dans le monde.

Daniel Haber, économiste et spécialiste de l'Asie : Est-ce que vous voulez voyager intelligemment ?

« Est-ce que vous voulez voyager intelligemment ? »

Aujourd’hui, que viennent chercher les participants à ces voyages ?

J'accompagne souvent des dirigeants de PME ou d'anciens dirigeants. Ce sont des personnes qui ont consacré leur vie à construire une entreprise, développer une activité ou élever leurs enfants. Elles ont beaucoup travaillé.

Puis arrive un moment où elles disposent enfin d'un peu de temps. Un peu d'argent aussi. Et elles se rendent compte qu'elles ont finalement fait peu de choses pour elles-mêmes.

Elles ont envie de voyager. Mais pas forcément de traverser la planète pour faire la queue devant Angkor Vat afin de prendre la même photo que tout le monde.

Elles cherchent autre chose.

C'est souvent à ce moment-là que je leur pose une question très simple : « Est-ce que vous voulez voyager intelligemment ? »

Pour moi, cela signifie essayer de comprendre ce qui se cache derrière ce que l'on voit. Aujourd'hui, les images sont partout. On peut découvrir une destination sur son téléphone avant même d'y être allé. Le voyage doit donc apporter autre chose.

Ce « quelque chose », ce sont les rencontres, les conversations et les clés de lecture. Ce sont des personnes capables de vous expliquer un pays de l'intérieur.

« Les meilleurs décodeurs sont souvent ceux qui vivent sur place depuis longtemps »

Comment choisissez-vous les rencontres qui composent un voyage ?

Je crois énormément aux rencontres.

Bien sûr, j'aime faire intervenir des entrepreneurs, des universitaires ou des responsables locaux. Idéalement, ce sont des personnes du pays, capables de raconter leur quotidien, leur travail et la manière dont elles voient évoluer leur société.

Mais les meilleurs décodeurs sont souvent des Français ou des francophones installés depuis longtemps sur place. Ils connaissent parfaitement la société dans laquelle ils vivent, tout en comprenant notre propre culture. Ils savent expliquer les différences, les malentendus et les réflexes que l'on ne perçoit pas toujours lorsqu'on arrive de l'extérieur. Ce sont souvent d'excellents passeurs.

Je prépare beaucoup ces rencontres. Il m'arrive de partir quelques jours avant le groupe pour déjeuner avec les intervenants, leur expliquer qui sont les voyageurs, ce qui peut les intéresser ou ce qu'il vaut mieux éviter. La qualité d'un échange tient souvent à ces détails.

Et puis il faut trouver le bon équilibre. On ne peut pas construire un voyage uniquement autour de rendez-vous professionnels. Les gens veulent comprendre, bien sûr, mais ils veulent aussi marcher, regarder, prendre le temps de dîner et de discuter.

Avec Olivier Fossard, nous faisons très attention à cela : rentrer un peu plus tôt certains jours, choisir de bonnes tables, laisser la conversation se poursuivre naturellement.

Le voyage ne se joue pas seulement dans les rendez-vous. Il se joue aussi autour d'une table.

Daniel Haber, économiste et spécialiste de l'Asie : Est-ce que vous voulez voyager intelligemment ?

« Les gens pensent savoir ce qu’ils veulent. Ce n’est pas toujours vrai »

Les voyageurs savent-ils toujours ce qu’ils viennent chercher ?

Pas toujours.

C'est une chose que j'ai apprise lorsque j'étais consultant : les clients expriment un besoin, mais ce n'est pas forcément leur vrai besoin. Pour les voyages, c'est exactement la même chose.

Certains demandent un programme très dense : entreprises, laboratoires, conférences, rencontres… Alors nous le construisons. Et puis, au bout de trois jours, ils viennent nous voir en disant : « Finalement, est-ce qu'on pourrait simplement avoir un après-midi pour se promener ? »

Cela ne veut pas dire qu'ils ne sont pas curieux. Au contraire. Mais il faut trouver le bon dosage.

Je me souviens notamment d'un voyage en Indonésie. Il était magnifique, mais certains participants trouvaient que nous passions trop de temps dans le bus. En réalité, les distances n'étaient pas si importantes. Simplement, à Bali, quatre-vingts kilomètres peuvent prendre trois heures.

Heureusement, pour moi, le bus est aussi une salle de classe. Je raconte, j'explique, je réponds aux questions. Mais cela ne suffit pas toujours. Si l'on arrive trop tard à l'hôtel et que la piscine est fermée, cela compte aussi.

Un voyage réussi, c'est du contenu, bien sûr. Mais c'est aussi du rythme, de l'attention… et des respirations.

« Je suis encore un enthousiaste »

Y a-t-il des moments dont les groupes se souviennent particulièrement ?

Très souvent, ce ne sont pas ceux que l'on imagine.

Les participants apprécient les lieux beaux, les bons restaurants et les moments où l'on prend simplement le temps d'être ensemble. C'est pour cela qu'avec Olivier Fossard nous accordons une grande importance au choix des restaurants. Un repas peut devenir un véritable moment du voyage.

Je suis encore un enthousiaste. Même dans des endroits où je suis allé dix ou vingt fois, je trouve toujours quelque chose à découvrir.

Prenez Angkor. La première fois que j'y suis allé, en 1967, j'étais presque seul. Aujourd'hui, les foules sont immenses. Il faut donc voyager autrement : choisir les bons horaires, les bons accès, les endroits où les visiteurs vont moins.

Ce n'est pas parce qu'un lieu est célèbre qu'il faut le découvrir comme tout le monde. Le rôle de l'accompagnateur, c'est aussi de déplacer légèrement le regard.

Daniel Haber, économiste et spécialiste de l'Asie : Est-ce que vous voulez voyager intelligemment ?

« Gouverneur, Premier ministre… puis potier »

Y a-t-il une rencontre que vous n’avez jamais oubliée ?

Oui, je pense immédiatement à Morihiro Hosokawa.

Lorsque nous l'avons rencontré, il était gouverneur d'une préfecture japonaise. Nous visitions le bâtiment officiel lorsqu'au détour de la visite, nous avons découvert qu'il s'agissait aussi… de son château familial. Ses ancêtres en avaient été les seigneurs, et il racontait cette histoire avec une simplicité désarmante.

Quelques années plus tard, il devenait Premier ministre du Japon.

Puis il a quitté la politique.

Lorsque je l'ai revu, je lui ai demandé ce qu'il comptait faire. Il m'a répondu qu'il allait enfin réaliser son rêve : devenir potier.

Aujourd'hui encore, il expose ses œuvres. J'ai toujours trouvé cette trajectoire extraordinaire.

Je garde aussi un souvenir amusant en Chine. Nous étions sur la route de la Grande Muraille, dans les années 1980 ou 1990. À chaque arrêt, des paysans venaient nous observer avec leurs bicyclettes. Ils n'avaient pratiquement jamais vu d'Occidentaux.

Personne ne parlait la langue de l'autre.

Puis un participant français a lancé quelques mots en japonais. À notre grande surprise, l'un des paysans lui a répondu… en japonais. Pendant quelques minutes, un Français et un Chinois ont discuté en japonais, au milieu de nulle part.

Ce sont des moments totalement imprévisibles. Et ce sont souvent ceux que l'on n'oublie jamais.

« Voyager, c’est rester curieux »

Après toutes ces années, qu’est-ce qui vous donne encore envie de partir ?

La curiosité.

J'aime découvrir un endroit que je ne connais pas, rencontrer quelqu'un que je n'ai jamais rencontré ou entendre un point de vue auquel je n'avais pas pensé.

Lorsqu'on voyage dans des sociétés construites à partir de références culturelles différentes des nôtres, on finit forcément par s'interroger sur ses propres certitudes. On part souvent pour comprendre les autres… et l'on revient parfois avec quelques questions sur soi-même.

Au fond, voyager, c'est peut-être cela.

Mais si je devais résumer en un mot ce qui me donne encore envie de partir, ce serait celui-ci :

La curiosité. J'y vais pour voir quelque chose que je n'ai jamais vu.

Le Questionnaire Insolite 

Le pays où vous pourriez retourner chaque année ? 

La Chine. 

Le pays le plus mal compris selon vous ? 

La Chine. 

Un lieu où vous aimeriez passer plusieurs mois pour mieux le comprendre ? 

La Chine. 

Un pays qui vous a particulièrement surpris ? 

Pratiquement tous. Chaque pays surprend d’une manière différente. C’est assez vain de se dire : « J’ai passé une ou deux semaines dans un pays, ça y est, j’ai compris. » 

Une rencontre que vous n’avez jamais oubliée ? 

Morihiro Hosokawa. Gouverneur, puis Premier ministre du Japon, avant de devenir potier. 

Une destination qui vous intrigue encore ? 

Les Philippines. C’est l’un des rares pays d’Asie où je ne suis encore jamais allé. Avant d’y emmener un groupe, j’aimerais d’abord prendre le temps de le découvrir moi-même. 

Et le Vietnam. J’y suis déjà allé plusieurs fois, mais c’est un pays qui évolue à une vitesse incroyable. Il suit, à certains égards, une trajectoire qui rappelle celle de la Chine, et j’ai le sentiment qu’il reste encore beaucoup à comprendre. 

Pour vous, voyager, c’est… 

Se connaître soi-même. Et peut-être plus simplement : rester curieux. 

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Chez Continents Insolites, certains itinéraires sont conçus aux côtés d'experts qui vivent leur destination depuis des décennies. Leurs regards, leurs rencontres et leurs analyses donnent une profondeur supplémentaire au voyage.

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