Emmanuel Lincot, historien , sinologue et directeur de recherche à l’IRIS : Le voyage permet de décentrer le regard
Historien, spécialiste du monde chinois et directeur de recherche à l'IRIS, Emmanuel Lincot accompagne depuis près de vingt ans des voyages imaginés avec Olivier Fossard, Directeur Groupes pour Continents Insolites. Des itinéraires construits autour des routes de la soie, des grandes civilisations ou des héritages spirituels, où les paysages comptent autant que les histoires qui les traversent. Pour lui, voyager n'est jamais une accumulation de visites. C'est une façon de déplacer son regard, de partager une aventure collective… et de continuer à apprendre. À condition, dit-il en souriant, que cela reste aussi « cool ».
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« Les routes de la soie sont un formidable fil d'Ariane »
Vous êtes spécialiste de la Chine, mais lorsque vous parlez de ce pays, vous nous emmenez très vite en Iran, en Asie centrale ou en Inde. Pourquoi ?
Parce que tout est lié.
Les routes de la soie sont un formidable fil d'Ariane. Elles permettent de comprendre que les civilisations se sont construites dans les échanges. Je dis souvent que si vous voulez comprendre la Chine, il faut aller en Iran, tant cette relation est ancienne.
Prenez le bouddhisme. Né en Inde, il a été transmis par des marchands sogdiens de culture persane avant d'atteindre la Chine, puis le Japon. D'un seul coup, on comprend que les frontières que nous avons aujourd'hui en tête ne correspondent pas toujours à l'histoire.
C'est précisément ce que j'aime transmettre pendant ces voyages : faire découvrir ces interconnexions. Avec Olivier Fossard, nous cherchons toujours ce fil conducteur. Peu importe le thème, les routes de la soie, le bouddhisme ou, demain, pourquoi pas, les musiques du monde indien, l'idée reste la même : donner une cohérence au voyage.
Le voyage permet de décentrer le regard. Et c'est cela qui m'intéresse.
« Il y a une sorte d'osmose qui commence à opérer »
Vous accompagnez des groupes depuis de nombreuses années. À quel moment sentez-vous qu'un groupe commence réellement à vivre une expérience commune ?
C'est très intéressant à observer.
Au départ, les personnes ne se connaissent pas forcément. Puis viennent le décalage horaire, la fatigue, les kilomètres, les longues journées… Cette succession de petites épreuves crée peu à peu une cohésion. Et cela devient encore plus vrai lorsque l'on voyage dans des destinations peu courantes.
Quand vous vous retrouvez ensemble au milieu du désert du Taklamakan, au col du Khunjerab entre la Chine et le Pakistan ou dans les paysages du Turkménistan, il y a toujours un moment où tout le monde réalise qu'il est en train de vivre quelque chose d'exceptionnel.
C'est là qu'une sorte d'osmose commence à opérer.
Cela me fait souvent penser à cette phrase de Nicolas Bouvier dans L'Usage du monde : « On ne fait pas un voyage, c'est le voyage qui vous fait. » Je crois qu'elle vaut autant pour le voyage individuel que pour le voyage en groupe. Au bout de quelques jours, chacun a changé de regard… et le groupe aussi.
« L'insolite, ce n'est pas forcément l'apparat »
Qu'est-ce qui fait, selon vous, qu'un voyage marque durablement ?
L'insolite.
Mais l'insolite, ce n'est pas forcément l'apparat.
Cela peut être une vue magnifique de l'Himalaya, la découverte d'un jardin, une conversation, un moment très simple.
Ce qui reste vraiment surtout, c'est le narratif du voyage.
Le guide joue un rôle essentiel parce qu'il donne une cohérence à ce que les voyageurs découvrent. Il met en relation des choses qui, autrement, resteraient simplement juxtaposées.
Les gens ne retiennent pas seulement un monument.
Ils retiennent une histoire.
Et c'est précisément ce qui fait, je crois, la singularité des voyages que nous construisons avec Continents Insolites. Il y a bien sûr le choix des destinations, mais aussi cette manière de croiser les informations, de raconter un territoire.
C'est ce qui permet de voyager autrement, et sans doute, n'ayons pas peur des mots : de voyager plus intelligemment.
Et puis il y a la convivialité.
Ça compte énormément.
Tous les voyages que nous faisons sont des voyages très drôles. Les gens reviennent souvent en disant : « Mais qu'est-ce qu'on a rigolé ! »
J'ai beau être professeur d'université, il faut aussi que ça soit cool.
J'aime bien dire qu'il faut être « superficiel par profondeur ». On peut parler de sujets complexes sans jamais être pontifiant. Les gens repartent avec l'envie d'approfondir, mais sans avoir eu l'impression d'assister à un cours.
« Il faut donner le plus possible de respiration aux voyages »
Vous construisez ces voyages avec Olivier Fossard depuis près de vingt ans. Qu'est-ce qui fait, selon vous, qu'un itinéraire fonctionne vraiment ?
Il faut d'abord lui donner une cohérence, puis trouver le bon rythme.
On aimerait toujours voir davantage, mais une journée n'a que vingt-quatre heures. Il faut avancer, rencontrer des gens, découvrir des lieux… tout en laissant le voyage respirer. Un bon itinéraire alterne naturellement des moments plus intenses et d'autres plus légers : un paysage que l'on contemple, une rencontre, un repas où l'on prend simplement le temps d'échanger. C'est cet équilibre qui fait toute la différence.
C'est aussi pour cela que je travaille avec Olivier Fossard depuis près de vingt ans. Pour les voyages de groupe, je passe toujours par lui. Il connaît les destinations de l'intérieur. Il les a parcourues à de nombreuses reprises et sait où trouver les bons partenaires, les bonnes rencontres et les détours qui valent vraiment la peine.
Aujourd'hui, on demandera bientôt à une intelligence artificielle de construire un voyage. Elle le fera en quelques secondes. Mais il lui manquera une âme. Il lui manquera une singularité.
Cette singularité vient de la connaissance du terrain, du bon rythme, des rencontres, des lieux que l'on choisit… et aussi de ceux que l'on accepte de ne pas voir.
Tout cela ne s'improvise pas.
« Le terrain oblige à nuancer »
Vous accompagnez des groupes dans des pays qui suscitent parfois beaucoup de fantasmes ou d'inquiétudes. Qu'est-ce que le terrain change dans notre regard ?
Il oblige à nuancer.
Je l'ai souvent constaté dans les pays musulmans. Beaucoup de participants partent avec des appréhensions, puis reviennent en disant : « On nous raconte quand même beaucoup de choses qui ne correspondent pas à ce que nous avons vécu. »
Je le vois aussi en Chine. J'y retourne très régulièrement pour mes recherches et j'y accompagne des groupes. Les voyageurs sont souvent frappés par le niveau de développement du pays, par ses infrastructures et par la rapidité de ses transformations.
Cela ne signifie pas qu'il faut oublier la réalité politique. La Chine reste une dictature. Mais le terrain oblige à regarder les choses dans toute leur complexité, loin des idées toutes faites.
C'est précisément ce qui m'intéresse.
« J'y vois une forme d'université itinérante »
Les attentes des voyageurs ont-elles changé au fil des années ?
Oui, très clairement. Il y a d'abord la question de la sécurité : les gens apprécient de voyager en groupe, surtout vers certaines destinations. Mais ils cherchent aussi autre chose.
Aujourd'hui, tout le monde peut réserver un voyage sur Internet. Ce que les voyageurs attendent désormais, c'est de vivre une expérience qu'ils ne pourraient pas construire seuls : découvrir une destination à laquelle ils n'auraient pas pensé, faire des rencontres, bénéficier d'un récit, porter un autre regard sur un pays.
Je crois beaucoup à ce que les communicants appellent les learning expeditions. Moi, j'y vois une forme d'université itinérante. Vous avez tout en un : le voyage, les rencontres, l'histoire, la géopolitique, l'actualité… On comprend un territoire en le parcourant, et je suis convaincu que l'on retient beaucoup plus durablement ce que l'on a vécu que ce que l'on a simplement entendu.
« Voyager, c'est s'arracher »
Qu'est-ce qui vous donne encore envie, après toutes ces années, d'accompagner ces voyages ?
L'arrachement. C'est le premier mot qui me vient à l'esprit.
Tout commence au décollage. On s'arrache à son quotidien, à ses habitudes, et c'est déjà une première transformation. En tant que spécialiste de la Chine, ces voyages me permettent aussi de poursuivre mes recherches, de retrouver des interlocuteurs et d'observer l'évolution du pays au fil des années.
Et puis, j'ai un rituel. J'achète toujours une bouteille de Veuve Clicquot à Roissy, que j'emporte jusqu'au bout du voyage pour la sabrer dans un lieu insolite. Nous l'avons fait sur la Grande Muraille, en Ouzbékistan… et même en Iran.
En Iran, évidemment, c'était un peu plus compliqué ! Alors je vais vous révéler un secret : avant le départ, j'avais réparti le champagne dans des seringues entre les participants. Une fois sur place, chacun a pu sabrer son champagne… à la seringue.
Les voyageurs n'oublient jamais ce moment. Moi non plus.
Le Questionnaire Insolite
Un lieu où vous retournez toujours avec plaisir ?
Les déserts. Les montagnes. Et la mer.
Un livre à glisser dans sa valise ?
Bouddhas et rôdeurs sur les routes de la soie, de Peter Hopkirk. Un livre absolument génial sur les prédations des archéologues européens aux XIXe et XXe siècles sur les routes de la soie, entre aventure individuelle, archéologie et grande géopolitique.
Un lieu où vous aimeriez passer une année entière pour vraiment le comprendre ?
Aucun. Je suis nomade. Je suis incapable de rester telle une chèvre attachée à son pieu.
Une idée reçue que le voyage vous a fait abandonner ?
Que nous pensons tous de la même façon.
Avec qui partiriez-vous demain, vivant ou disparu ?
Dieu.
Une rencontre que vous n'avez jamais oubliée ?
Dieu aussi.
Une destination qui vous intrigue encore ?
La Sarthe. Je suis un peu iconoclaste, mais je le pense sincèrement. C’est un lieu extraordinaire, qui a l’air de rien parce que c’est une voie de passage et que les gens n’y restent pas. Mais justement, tant mieux. C’est un ailleurs. Une région où l’on sent des spiritualités beaucoup plus anciennes que le christianisme. C’est un peu la Chine française.
Pour vous, voyager, c'est…
S'arracher.
Prolongez la rencontre
Chez Continents Insolites, certains itinéraires sont conçus aux côtés d'experts qui vivent leur destination depuis des décennies. Leurs regards, leurs rencontres et leurs analyses donnent une profondeur supplémentaire au voyage.